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Yann Delaigue

Ou le retour de Martin Guerre

Par Séverine Krikorian

Malmené par son propre public, sermonné par son président, touché dans l’âme par le désaveu des siens, Yann Delaigue n’aura pas vécu comme il l’imaginait son retour dans le Var. Au crépuscule de sa carrière, il ne renie toutefois pas une chose : sa fierté des années passées au RCT. Pour lui, Toulon sera toujours Toulon !

Yann Delaigue Pas facile d'entamer une carrière de rugbyman dans une famille où le ballon ovale est une institution. Pas facile non plus d'affronter Mayol, le stade qui a fait trembler des générations de rugbymen. Et pourtant Yann Delaigue a réussi ce double pari... enfin pour ceux qui n'ont pas la mémoire courte. Car entre Yann et les Rouge et Noir, l'histoire avait plutôt bien commencé. A la fin des années 80, il débarque ainsi dans la rade, âgé d'à peine 15 ans, pour intégrer l'effectif des cadets du RCT. A l'époque Daniel Herrero est non seulement entraîneur du RCT mais aussi professeur de sport, et prend Yann, son élève, sous sa coupe. « J'étais en internat à la Grande Tourache, donc je passais mon temps là-bas, sauf les jours de matchs à Mayol, se souvient l'ouvreur toulonnais. A cette époque, il était quasiment impensable pour les autres équipes de s'imposer sur la pelouse de Mayol ».

C'est en partie le mythe toulonnais, ce fameux stade Mayol et l'ambiance qui l'entoure, qui motivent le jeune Delaigue. « J'avais envie de prouver que je pouvais jouer à Mayol et que je pouvais me faire un prénom ici. » Quand il arrive dans le sud, son père Gilles Delaigue, finaliste du championnat de France avec Toulon en 71, a déjà laissé une sacrée trace dans la mémoire du club et des supporters. En attendant de gagner sa place, Yann va donc voir ses aînés disputer les matchs du Top 14, des matchs avec Eric Melville, Thierry Louvet, Eric Champ ou encore Jérôme Gallion sur le terrain : « Je supportais bien sûr le RCT. J'étais dans les tribunes lors de la finale de 89 contre Toulouse ! Le club était dans une période de reconstruction, mais ils ont terminé finalistes encore cette année là. » L'année où Toulon manque son 3ème bouclier de Brennus. L'année aussi où la famille Delaigue décide de revenir s'installer sur Toulon et ouvre un hôtel dans le quartier de la Gare : « J'avais des repères, explique Gilles Delaigue, des amis, j'ai retrouvé ma « bande » de copains. J'aime cette ville, il y a tout ce qu'il faut pour être heureux, le soleil bien sûr et le rugby avec tout ce que cela représente pour les gens ici !

Gilles Delaigue a passé 4 ans dans les rangs du RCT. Aux cotés des Gruarin, Carrère et Herrero, il pousse le RCT en finale du championnat de France en 1971, finale perdue face à Béziers. Aujourd'hui il avoue encore plus être très fier de son fils : « quand Yann a commencé à jouer ici, je me suis rendu compte qu'il avait de réelles qualités, Daniel (Herrero) me l'a confirmé ; en fait dans la famille on est joueur de rugby de grand-père en petit-fils ! » se réjouit l'ancien du XV de France. « Toulon m'a tout donné, c'était important pour moi qu'il intègre cette équipe, le voir pénétrer dans Mayol comme moi quelques années auparavant, c'est une des plus belles choses de ma vie. Même si je m'énervais parfois quand il était plus jeune, il m'a apporté beaucoup de satisfaction. Il m'a fait revivre ce que j'avais connu, mais multiplié par 10. »

Il y a beaucoup d'admiration, de respect et de partage entre les deux hommes. C'est d'ailleurs dans la boutique de son père, un institut de remise en forme, que Yann Delaigue nous reçoit. Plus modéré, il revient sur ces premières années avec un peu d'amusement : « j'étais très jeune, je jouais sans me poser de questions. A Toulon, comme lors de mes débuts en Equipe de France, j'étais très insouciant, mais je me donnais à fond et ça marchait. A cet âge là, on a l'impression que c'est facile. Les anciens comme Serge Blanco me disait d'en profiter. Et j'ai vite compris que le rugby offrait aussi beaucoup de désillusions, comme en 95 lorsque j'ai du renoncer à la Coupe du monde pour blessure ! » Tout était allé en effet vite pour lui : premier titre à 19 ans, premier match en Equipe de France deux ans plus tard contre l'Ecosse : « En 92, quand on a remporté le championnat de France, c'était énorme ! Je me rappelle que mon père était très ému. Quant à ma première sélection en Equipe de France, elle restera aussi un moment particulier en raison de l'intensité du match ».

Sa première vie de rugbyman à Toulon demeure un moment fort de sa vie, celui des premiers succès, même s'il décrochera d'autres lauriers avec le Stade Toulousain : « Avec Toulouse c'était différent, j'avais plus de responsabilités dans l'équipe, ça n'a pas été si facile et c'était le résultat d'une longue préparation. » Toulouse, c'est aussi l'époque des défis. En 1997, il décide à nouveau de quitter sa famille, et Toulon, pour progresser et avancer seul : « Il fallait que je gagne en maturité, et pour cela m'éloigner de ma famille. Jouer à Toulouse cela voulait aussi dire relever peu à peu Christophe Deylaud, le monsieur Drops du Stade Toulousain, c'était un vrai défi ! » Après neuf ans dans le Var, il va en passer quasiment autant en Haute-Garonne : « Ces quelques années à Toulouse m'ont aussi beaucoup apporté, avec de belles amitiés à la clé. » Des amitiés qui durent puisque le staff du club toulousain lui a demandé de donner le coup d'envoi de la rencontre Toulouse-Clermont au stadium en avril dernier, alors que le club fêtait son centenaire. Un week-end où il a pu retrouver Michalak, Noves et autres amis, se ressourcer, s'éloigner un peu de son club varois pour lequel la saison a été difficile. Un retour auprès de certains de ses ex-coéquipiers du XV de France qu'il a laissés derrière lui pour retrouver la ferveur varoise.

Yann Delaigue « Quand j'ai décidé de revenir à Toulon, j'étais conscient que cela signifiait faire une croix sur l'Equipe France. L'année d'avant en 2005, j'avais fait une belle saison, j'ai été titulaire chez les bleus durant tout le Tournoi. Bernard Laporte m'a fait confiance, pas sur un ou deux matchs mais sur toute une période. Après une deuxième saison à Castres, qui s'est bien passée malgré une nouvelle blessure, il fallait que je prenne une décision. J'ai décidé de revenir à Toulon, avec une grosse ambition pour le club. J'étais content de me dire que la fin de ma carrière se passerait ici. Je n'aurais pas voulu que ce soit ailleurs. »

Du coup il se replonge dans sa jeunesse, ses folles années avec le RCT. Même si le n°10 varois traîne rarement dans Toulon, il s'arrête parfois ici et là, comme au club house, où tout le monde connaît la famille Delaigue. L'ambiance bon enfant et presque village que décrit son père, Yann la retrouve un peu lorsqu'il s'attarde sur les plages du Mourrillon : « Plus jeune, j'allais aussi m'y promener, j'aime bien cet endroit, et puis il y a quelques restaurants sympas. » Le joueur toulonnais reste cependant discret et ses sorties sont rares : « En fait je n'ai pas trop changé mes habitudes. Je ne sortais déjà pas beaucoup à 20 ans ! A part le dimanche soir après les matchs, on passait boire un verre sur le port ou au club house, sinon la semaine chacun restait chez soi. Je rentrais à l'hôtel de mes parents, on habitait au dernier étage. »

Les pieds sur terre, Yann Delaigue fait partie des joueurs qui n'ont pas tout misé sur leur carrière sportive. Avant l'avènement du rugby professionnel, qui implique des entraînements plus intensifs, les joueurs avaient souvent une activité professionnelle en parallèle. En 1995, avec d'autres sportifs comme Patrice Teisseire, il ouvre notamment un magasin de vêtements. Entre les entraînements et la boutique, il ne lui restait que peu de temps pour traîner en ville ! Toujours sérieux, aujourd'hui c'est dans le calme que le joueur profite du Var : « Je sors encore moins qu'avant. D'abord parce qu'on récupère moins vite. Ensuite parce que je passe beaucoup de temps à la maison, chez mes parents ou chez ma sœur, on se réunit souvent en famille. »

Même s'il a fait ses premiers pas dans le rugby à Vienne, en Isère, il est revenu à Toulon, dit-il, pour boucler la boucle. « J'ai des attaches ici, et j'en aurai toujours. Il y a ma famille, mes enfants. » Pour le bonheur et pour le pire comme on dit avec l'accent du midi !

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