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Jean-Marie LLENSE
Qu’est-ce qui réunit un Drômois passé par l’Auvergne, un Valentinois rendu célèbre en Isère, un Gardois ayant des attaches dans l’Hérault, un Tarn-et-Garonnais et deux Basques ? Située au sud-ouest de Manchester, le cosmopolite club anglais des Sale Sharks bien sûr ! Visite de cette cité banlieusarde de 150 000 habitants, plus pavillonnaire qu’industrielle, en compagnie de Philippe Saint-André, Sébastien Chabal et consorts.
L'influence des Français à Sale est indéniable. Lorsque le fog embrasse le stade d'Edgeley Park, il se murmure même parfois un air de Marseillaise. Les temps ont décidément bien changé. Le rugby aussi avec le professionnalisme et l'arrivée de Brian Kennedy qui a favorisé la venue au club des frenchies à l'heure des changements. Le richissime homme d'affaires local a en effet décidé de reprendre le club à la fin de la saison 1999/2000 pour concurrencer Leicester ou les Wasps. En 2002/2003, Kennedy rachète même le Stockport County Football Club et son Edgeley Park stadium, afin que les deux équipes se le partagent. Mais alors que ses orientations sportives n'étaient que peu efficaces (malgré le recrutement de Jason Robinson), l'arrivée en 2004/2005 de Philippe Saint-André va coïncider avec le début d'une love story à la française et l'obtention de résultats probants, ponctuée par un Challenge européen en 2005 et un titre en championnat d'Angleterre en 2006. Shocking pour les conservateurs !
Valentin Courrent parti à Toulouse, six requins demeurent aujourd'hui fidèles à Sale. Le petit dernier, Pierre Gaona a quitté le chômage afin de pallier la blessure d'Andrew Titterrell en tant que joker médical. Depuis, sa ténacité a payé puisqu'il va prolonger jusqu'à la fin de la saison et éventuellement plus. Il se souvient de l'accueil qui lui a été réservé : « Ces joueurs qui ne se prennent pas pour des stars et qui m'ont bien reçu. Ils sont talentueux mais humbles et conviviaux. C'est l'une des forces de cette équipe en plus d'un amalgame entre chaque individualité. Philippe Saint-André a su créer cette osmose et faire prendre la mayonnaise. » La mainmise de PSA sur le club et son choix pour ces Frenchies expliquent en partie leur bonheur. Les résultats et les performances sont essentiels mais derrière l'aspect sportif, la vie est douce pour ces six expatriés.
Bien que passant beaucoup de temps ensemble, Saint-André, Bruno, Chabal & co ont des vies différentes, enfants obligent. Sébastien Chabal peine par exemple à pratiquer la pêche et la chasse, l'une des activités favorites des Anglais, mais ne regrette pas « de (s') être relancé, de (s') être un peu mis en danger avec ce départ pour l'inconnu. » Mène-t-il une vie à l'anglaise ? « J'avoue ne pas faire grand-chose après le rugby, mais plutôt me replier sur mon noyau familial. Le peu de temps qu'il me reste, je le consacre à mon épouse et mes enfants. Ainsi, je ne subis pas ou ne profite pas trop de la vie anglaise. » Même son de cloche chez Sébastien Bruno. « Il est difficile d'être loin de chez soi, même si Béziers n'est qu'à une heure et demie de Manchester (ndlr : vol direct Liverpool-Nîmes). J'ai pourtant créé un cocon familial français ici. L'abonnement satellite me permet de voir les chaînes françaises et Internet de lire la presse. Je préfère aussi manger aux heures françaises. Bref, je garde ma culture et mon identité. »
A l'inverse, messieurs Faure, Larrechea et Gaona ont un peu plus la bougeotte. Cette saison, les séances d'entraînements programmées de huit à treize heures offrent des après-midi libres. Lionel Faure et sa copine en profitent pour jouer les touristes. « Nous avons visité des lieux ou musées qui font la richesse de la région. Autant en profiter pour avoir un style de vie à l'anglaise, pour découvrir ce pays et ses coutumes. » Un avis partagé par "Larrech" : « pour vivre quelque chose d'étrange, d'un peu farfelu et d'ambitieux. Sportivement parlant, je pense m'être donné les moyens de réussir de belles choses et j'ai saisi cette magnifique opportunité. Je n'ai jamais eu de moments de blues ni regretté mon choix. Et puis, c'est loin de chez soi que l'on apprécie davantage son pays ou ses proches. Maintenant, je me construis petit à petit avec ma compagne Caroline avec qui nous vivons cette belle aventure. » Elle le sera très bientôt davantage avec la naissance d'une « petite Anglaise d'origine basque » (rires) qui découvrira la voiture immatriculée 64, le sent-bon de l'Aviron accroché au rétroviseur, ou même certaines « balades et restaurants de Manchester. »
Naturellement, ces compatriotes aiment à se retrouver en dehors des terrains. « Que ce soit aux entraînements, en matches ou en privé, nous avons créé de belles affinités et nos compagnes se voient assez souvent », confie Sébastien Bruno. Courrent "remplacé" par Gaona, Larrechea reste le seul trois-quarts au sein de cette « bande qui s'entend très bien. Même si chacun mène sa barque, nous nous retrouvons souvent en dehors du stade. » En toute tranquillité. « A Stockport ou Manchester, ajoute Philippe Saint-André, nous sommes dans un fief du football. Chabal et Robinson peuvent se promener sans que grand monde les reconnaisse. Et si c'est la cas, on ne nous importune pas. »
Cette délégation de Sale's men n'est-elle pas pour autant coupée du reste du groupe ? Saint-André y veille en ne voulant compter plus de cinq Français au sein d'un squad dont les cultures différentes rapprochent. « Cette saison, confie Bruno, je fais davantage d'efforts afin d'aller vers les autres. Ma petite fille va à l'école anglaise et s'y intègre bien. Ma compagne s'occupe de nos deux petits mais prend aussi des cours. Il faut que ma famille soit dans de bonnes conditions pour ma sérénité. » « Aujourd'hui, avoue Seb Chabal, je ne regrette pas d'avoir découvert ce club et son environnement. Nous disposons d'un groupe d'une qualité exceptionnelle avec de nombreux joueurs d'un niveau international. Lorsque l'on évolue au milieu d'un tel effectif, on est obligé de progresser. A tous points de vue. »
Si le "Goret" apporte toute sa science du jeu et du management, les vues anglaises et l'humour british n'ont pas disparu. Pierre Gaona se rappelle « d'un golf-footing matinal où nous devions courir après notre balle ou d'une difficile séance dans des dunes. »
Autre élément d'importance dans la vie du groupe bleu marine et blanc : Mister Jason Robinson, « quelqu'un d'à part qui vous pousse à vous surpasser, glisse Chabal. Il s'agit de notre leader sportif, spirituel tout en étant aussi un GO de colo. Lors de notre stage de pré-saison, il avait organisé une sorte d'intervilles entre Anglais, Celtes, Français et reste du monde (rires). Cela aide à souder un groupe. » Pierre Gaona est toujours émerveillé par l'ex-star treiziste. « Il est génial ! Notre capitaine vient très souvent me parler, me connaître davantage ou m'aider. Il m'a notamment offert ses billets lors d'un match pour les offrir à mes proches. C'est quelqu'un de respecté, par son talent et son statut. Dès qu'il ouvre la bouche, tout le monde se tait et l'écoute. »
Autre moment que l'on écoute, l'un des chants du club repris par les supporters à Edgeley qui est inspiré de l'œuvre des Misérables dont la comédie musicale a toujours été un succès de l'autre côté du Channel. Mais aussi les "Brouno, Brouno", comme au temps de l'ancien boxeur britannique. Ces petits signes ne trompent pas concernant l'acceptation des Frenchmen.
Pourtant, si vivre à Sale semble convenir à ces six foyers français exilés, l'Hexagone ne leur manque-t-il pas ? Le pilier Faure regrette à peine de ne pas disposer « de nombreux créneaux afin de rentrer. Cela nous manque un peu mais c'est un choix qu'on assume. » Le n°8 lui emboîte le pas. « Nos parents et amis viennent plus souvent et nous revenons en France environ quatre à cinq fois par an. » Enfin, Larrechea concède que « cela fait partie de l'aventure même si je suis très lié à mon Pays Basque où j'ai vécu durant 28 ans et où se trouvent mes attaches. Ça fait partie de ma vie, de ma culture et c'est là-bas que je fais construire ma maison et où j'espère finir mes jours. » Pour ce climat qui rend les pelouses tellement vertes, Faure se prête aussi très bien au jeu. « Il fait parfois mauvais durant une période prolongée. Mais quand le beau temps réapparaît, tout le monde est heureux. »
Tels des coqs en pâte, notre club des cinq ne regrette en rien cette expédition dans le repaire des Sharks, même si ce fut délicat pour le n°8 à la barbe noir. « Lorsque nous avons débarqué, notre petite fille devait naître, ce qui a été dur pour ma femme et moi. Entre son absence pour l'accouchement ou de nombreux aller-retours, ce fut un peu le bazar. Surtout qu'au début, loin de nos terres, on est en manque de repères. Heureusement, sportivement, tout s'est bien passé et depuis, ce choix m'a permis de passer un cap et de me révéler à un nouveau poste. » Tant et si bien que ses performances ont permis à ce dernier de devenir un joueur charismatique du club et une star du championnat. « J'apprécie cette reconnaissance. En France, j'étais estimé, mais différemment. Peut-être que cet amour vient du fait que je suis un joueur atypique et spectaculaire outre-Manche. »
Combien de temps cette belle idylle entre une poignée de Français et un club du Nord de l'Angleterre durera-t-elle ? Comme le dit Daniel Larrechea, « nos avenirs respectifs sont fortement liés à celui de Philippe. » Ce dernier s'est réengagé avec Sale jusqu'en 2010 (avec une clause libératoire pour l'équipe de France)... Au cœur du rugby britannique et chez nos meilleurs ennemis british, des Français en quête de reconnaissance seront venus comprendre qui ils sont. Le club de Sale aura quant à lui débuté une histoire d'amour avec la France et quelques-uns de ses représentants.
Jean-Marie LLENSE
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