Accueil » Dans la peau de ? » Bernard Goutta
Nicolas Alexis
De l’enfant mis au ban par la société au rugbyman adulé par les foules, Bernard Goutta s’est battu toute sa vie pour accéder à la reconnaissance. À la rencontre du capitaine de l’USA Perpignan sur ses terres catalanes.
Une terre, un mur. Rivesaltes, Pyrénées-Orientales. Sur cette terre, derrière ce mur, une souffrance. Celle de Bernard Goutta, né fils de harki, et qui, trente-quatre ans plus tard, ne peut oublier les fragments d'une enfance vécue dans l'isolement du camp Joffre, situé à une dizaine de kilomètres de Perpignan. « J'y ai vécu jusqu'à l'âge de quatre ans. Je me souviens de la terre rouge et aride, de l'odeur du thym, des cailloux et des toilettes communes... C'était un vrai camp de concentration. Je n'ai pas besoin d'y retourner pour savoir d'où je viens, mais chaque fois que j'y repense, ça me fait mal, surtout pour mes parents qui y sont restés seize ans (de 1962 à 1976) », confie dans un serrement de gorge le troisième ligne et capitaine de l'USAP. Un papa, Kouider, ancien soldat de la guerre d'Indochine et d'Algérie, « traité de traître et d'étranger ». Une maman, Faada, sainte-mère courage ayant élévé ses dix enfants dans l'indifférence, voire le mépris des « vrais » français.
Pas question pour Bernard Goutta de verser dans le pathos, mais face à l'absence de reconnaissance et à la mise au ban de toute sa communauté, il dit avoir eu « du mal à me (se) construire et à me (se) situer ». Moment d'intense introspection pour cet homme longtemps déboussolé entre deux images : l'étranger pointé du doigt au civil, le bon français adulé des foules au rugby. « C'est bizarre, non ? », interroge-t-il faussement naïf, tout en mélangeant son café comme s'il voulait dissiper les ombres d'un passé piétiné. « Tout cette histoire, il ne faut pas l'oublier », souffle-t-il. Un devoir de mémoire qu'il s'est promis de perpétuer. Et plus encore lorsqu'il revêtit pour la première et unique fois le bleu de l'équipe de France, le 10 juillet 2004 face au Canada (victoire, 47-13). Un jour pas comme les autres, où il marqua un essai et essuya une larme durant la Marseillaise. « Pour la première fois de ma carrière, j'ai été égoïste sur un terrain. Je n'ai pensé qu'à moi, à ma famille et à mon père. Lui a défendu le drapeau, moi je défendais le maillot. Le symbole était fort. »
Son histoire, touchante lui a valu à l'époque une pleine page dans le journal Le Monde. Plus qu'une reconnaissance de ses qualités de rugbyman, il vivait là une véritable réhabilitation. Comme dans le film « Indigènes » de Rachid Bouchareb, un film qu'il n'a pas encore vu mais qui bouleversa littéralement le couple Chirac. « Jacques, il faut faire quelque chose »... Dans la foulée, le président décida de revaloriser les pensions des anciens combattants étrangers, gelées depuis 1959. Un demi-siècle plus tard, un demi-siècle trop tard. Aujourd'hui, ses parents Kouider et Faada ne sont plus là pour témoigner. L'injustice et le mépris continuent pourtant de se répandre avec fracas. Ainsi, quand le controversé président du Languedoc-Roussillon, Georges Frêche, traita les Harkis de sous-hommes lors d'une manifestation publique (*), Goutta ne put réprimer une sourde colère. « Comment un élu peut-il se permettre un tel dérapage ? L'intégration des jeunes est dure, alors si dès qu'ils commencent à s'en sortir on les insulte, ce n'est plus possible. » Et d'ajouter, véhément : « Ce monsieur (il refuse de nommer Frêche par son nom) ne mérite pas qu'on le considère. Sur un terrain, je n'ai jamais ressenti ou éprouvé le racisme. Le rugby m'a appris à respecter les autres et à me faire respecter. »
On y arrive : le sport comme école de la vie. Le cliché est éculé, mais tellement vrai à ses yeux. « J'y ai trouvé une porte de salut », dit-il en référence à son parcours. Enfance sans le sou, études médiocres, adolescence sans perspective, le jeune Goutta ressemble à tous ces gosses des quartiers sensibles qu'il encourage aujourd'hui. Il dit : « J'ai quitté le lycée (à Rivesaltes) avec un BEP-CAP mécanicien en poche. Entre-temps, des potes m'ont initié au rugby. Le samedi soir, après les matches, ils me payaient les sorties, le resto ou le cinéma. J'ai trouvé des valeurs qui m'ont plu. Je me suis senti à ma place. » Son histoire d'amour avec le peuple catalan pouvait débuter. On connaît la suite. Plus de deux cents matches plus tard sous le maillot des « sang et or », « Bert » a fini par transformer sa vie en success story. Célébrité et argent (« Beaucoup de joueurs gagnent plus que moi ! »), y a-t-il mieux comme ticket gagnant ? Il sourit, désinvolte. Car sa victoire à lui est invisible. « J'avais envie d'exister, grâce à cette force intérieure qui m'a toujours poussé. Désormais, on me respecte pour ce que je suis. Vous ne pouvez pas comprendre ce que signifie cette reconnaissance. » Si Bernard, on comprend. Les relations humaines sont en miroir. Main tendue d'un côté, main tendue de l'autre. Au nom, pensait son père, de la fraternité inscrite dans la devise du peuple français.
La mairie de Perpignan ne s'y est pas trompée en lui confiant depuis deux ans un poste de chargé de communication à destination des jeunes. C'est ainsi que tous les mercredis après-midi, au stade Aimé-Giral, Goutta prodigue ses conseils aux culottes courtes des quartiers de Saint-Assiscle ou du Bas-Vernet. « Il y a tellement de choses à faire. Si je peux aider certains à trouver leur voie et à sortir de leurs murs... Le sport a toujours été un facteur d'intégration sociale. Même si je n'ai pas poursuivi mes études, je leur explique que je me suis construis dans le travail, l'effort et le plaisir. » Ici, à Perpignan et jusqu'aux confins de la Catalogne, tous vous le diront : Goutta est un exemple. Un gars simple, qui passe le plus clair de son temps à Aimé-Giral, « ma (sa) deuxième femme ! » et rechigne à parader en ville, y compris les soirs de victoire. Un anti-flambeur, anti-fringues, anti-clinquant, qui s'est offert, pour toute folie, « un bateau semi-rigide de sept mètres pour aller pêcher le barracuda, la dorade ou le maquereau espagnol ». Un amoureux de la nature, qui arpente les montagnes de Cerdagne et du Vallespir en quête de « champignons, d'asperges sauvages et couscouilles ».
Bref, un gars dont l'histoire singulière s'est enracinée sur la terre même hostile à ses parents. Une terre qu'il a apprivoisée et qui a fini par l'adopter. « J'aime profondément cette région. Quand tu jouis de la montagne, de la mer, de l'Espagne et du soleil, pourquoi partir ? s'enthousiasme-t-il. Aujourd'hui, je me sens français et catalan. Oui, je suis fier d'être catalan. Je m'identifie à cette culture et à ces gens fiers et passionnés. Ici, il n'y a pas de juste milieu. » Comme il n'existe pas de sous-hommes. Mieux, les gens du coin ont fait de Bernard leur étendard. A l'intersaison 2004, Goutta a pourtant failli s'en aller pour Agen. Le club était prêt à s'en séparer. Pas le peuple. « Ce soulèvement populaire restera gravé dans mon coeur, se remémore-t-il avec emphase. La reconnaissance que j'ai toujours recherchée, je la trouvais là, dans le soutien inconditionnel des supporteurs. Alors, pour les derniers matches qu'il me reste à jouer, si on ramène le Bouclier de Brennus au Castillet, ce sera pour eux. »
Il lui restera alors à ranger les crampons et à s'inventer un avenir. « Dans le sport ou le social », forcément. Et puis, un jour, il sera temps de tout dire à Mélissa, sa fille de huit ans et demi. « Elle pose beaucoup de questions sur son grand-père. Je ne lui ai pas encore raconté toute l'histoire. »
(*) Le 25 janvier 2007, Georges Frêche a été condamné à 15 000 euros d'amendes par le tribunal correctionnel de Montpellier pour avoir traité le 11 février 2006 les Harkis de « sous-hommes ». Deux jours plus tard, le 27 janvier 2007, la Commission nationale des conflits du PS a voté à l'unanimité l'exclusion du président du Languedoc-Roussillon. Une sanction qui fait suite à ses propos tenus sur le trop grand nombre de noirs, selon lui, dans l'équipe de France de football.
Copyright © 2007 XV Rugby Tous droits réservés. | conditions d'utilisation | contactez nous | XHTML 1.0